Et si le 1er mai 1994 n’avait jamais eu lieu…

Ce 1er mai 1994, je m’en souviens comme si c’était hier. La découverte avec effroi de l’image de la Williams n°2 déchiquetée après la première coupure pub de la retransmission du Grand Prix. L’inquiétude puis la certitude que plus rien ne serait comme avant après ce week-end de cauchemar.

Je le confesse, je n’étais pas un aficionado d’Ayrton Senna, surtout après son duel légendaire avec Alain Prost. Je n’en demeure pas moins un grand admirateur de son talent et de son charisme. Avec le recul, je me dis que la Formule 1 avait atteint ses années-là un summum d’intensité.

Depuis ce sinistre 1er mai, une question me taraude l’esprit. Que serait devenu Ayrton s’il était sorti indemne de cet accident? Combien de titres supplémentaires aurait-il décroché? Quelle aurait été sa reconversion ? Ces réponses malheureusement je ne les obtiendrai jamais.

Depuis quelques mois je me suis donc décidé à imaginer la vie d’Ayrton après ce Grand Prix d’Imola, à intégrer sa présence dans les évènements réels. A ce jour j’ai noirci 80 pages de ce récit imaginaire.

A quelques jours du 23ème anniversaire de la disparition du pilote au casque jaune, j’ai décidé d’offrir à mes lecteurs un extrait de mes écrits. Jusqu’à présent je suis le seul à avoir lu ce texte et j’attends avec impatience vos premiers retours. S’ils sont globalement positifs peut-être que cela me poussera à le publier.

Bonne lecture!

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Imola – Dimanche 1er mai 1994 – 14 heures 17

Massés dans les tribunes disposées le long de la ligne droite des stands, les milliers de tifosi passionnés aperçoivent pour la cinquième fois de l’après-midi la Williams-Renault n°2 sortir en tête de la dernière chicane du tracé d’Imola. A ses trousses, la Benetton-Ford pilotée par le jeune Michael Schumacher ne le lâche pas d’une semelle depuis que la voiture de sécurité entrée en piste dès le départ suite à la collision entre Lehto et Lamy s’est effacée. La première Ferrari, celle pour qui ils sont tous là en ce premier dimanche de mai, est troisième mais déjà à bonne distance du duo de tête.

Alors que le reste du peloton passe sous leurs yeux, une clameur envahit soudain la foule. L’image qui apparaît sur l’écran géant disposé en face d’eux est saisissante. Quasiment à fond dans l’effrayante courbe à gauche de Tamburello la monoplace d’Ayrton Senna sort subitement de la trajectoire idéale et tire tout droit avant d’aller se fracasser contre le mur en béton qui borde l’enceinte du circuit. A cet endroit la zone de dégagement est étroite malgré la vitesse atteinte par les  F1. La faute à un petit cours d’eau qui coule juste derrière les grillages. Par effet de ricochet, la Williams, ou ce qu’il en reste, revient légèrement sur la droite de la piste puis s’immobilise enfin dans les graviers.  En temps normal, le public italien aurait exulté en voyant le Brésilien abandonner et offrir ainsi un meilleur résultat à la « Rossa » pilotée par Gerhard Berger. Mais la veille, l’accident mortel de Roland Ratzenberger a pétrifié tous les passionnés de ce sport qui n’avaient pas connu pareil drame en course depuis douze ans. Hypnotisé par l’image de l’épave de la Williams, le public retient son souffle. Le choc a été d’une extrême violence et Senna n’est toujours pas sorti de son cockpit. Après une vingtaine de secondes qui semblent durer une éternité, le champion retire enfin son volant et tente de s’extraire de cet amas de carbone et de métal qui l’entoure. Mais sonné par l’impact il ne parvient pas à enjamber la coque de sa voiture et se rassoit dans son baquet en attendant l’aide de l’équipe médicale qui accourt. Un premier secouriste s’approche du célèbre casque jaune :

  • « Est-ce que ça va ? » lui hurle-t-il pour couvrir le vacarme des autres monoplaces qui s’immobilisent peu après sur la grille de départ, le drapeau rouge ayant été brandi par la direction de course.
  • «  Je crois que oui mais je suis un peu KO. » répond le Brésilien d’une voix essoufflée.

Libéré de son casque, il reste de longues secondes les yeux fermés, toujours assis dans la Williams, puis, ayant repris ses esprits il se redresse et sort de son cockpit par la droite en prenant appui sur la prise d’air située au-dessus de sa tête. Sa main bute alors sur un débris métallique. Il s’agit d’un élément de son triangle de suspension. Il est venu se planter comme un couteau dans le carénage de sa monoplace au moment de l’impact. A dix centimètres près c’est dans sa visière qu’il aurait terminé sa course.

  • «  Je l’ai échappé belle » pense-t-il en retrouvant toute sa lucidité alors qu’il aperçoit à ses pieds le drapeau autrichien qu’il avait embarqué à bord de sa machine au moment du départ.

En cas de victoire il avait prévu de le brandir dans son tour d’honneur pour rendre hommage au pilote disparu durant la séance de qualifications. L’adrénaline de la compétition lui avait provisoirement libéré l’esprit de l’image du médecin tentant vainement de ranimer le pauvre Roland Ratzenberger en pratiquant un massage cardiaque à même la piste. Mais assis dans la voiture qui le ramène au centre médical pour quelques examens de routine il ne cesse de penser au malheureux pilote Simtek qui a perdu la vie sous ses yeux vingt-quatre heures plus tôt. Il avait exactement le même âge que lui mais débutait seulement sa carrière en F1 en cette année 1994. Dans cette petite équipe débutante elle aussi il voulait se faire remarquer. A quelques minutes de la fin de la séance de qualifications il avait préféré boucler un tour rapide supplémentaire plutôt que de rentrer au stand faire vérifier sa monoplace après un passage hors-piste. Bien mal lui en pris. A l’amorce du freinage de Tosa il perd un élément aérodynamique probablement endommagé lors du contact. Soudainement déséquilibrée, la Simtek décroche à 314 km/h et vient percuter de plein fouet le mur de béton ne laissant aucune chance de survie à son pilote.

Avec un troisième abandon en autant de course Senna ne ressent curieusement aucune frustration alors qu’il est un compétiteur dans l’âme. Les considérations sportives sont à mille lieux de ses préoccupations du moment. Ce week-end et plus globalement son début de saison est un véritable cauchemar. Alors qu’il a enfin accédé à l’arme absolu en prenant la place laissée vacante par Alain Prost dans la Williams-Renault il ne parvient pas à comprendre le comportement de sa machine. Il n’a toujours pas terminé une course depuis le début de saison que domine le prodige Schumacher et la sécurité des pilotes est de moins en moins assurée. Depuis le début de l’année JJ Lehto, pilote Benetton et Jean Alesi ont subi de graves accidents en essais privés qui les ont provisoirement éloignés des circuits.

Deux jours plus tôt, Rubens Barrichello, 21 ans et brésilien comme lui, a fini sa séance d’essais libres à l’hôpital avec un nez fracturé et un poignet foulé après un spectaculaire vol plané. Ayrton a été le premier à le visiter. Il n’a pas hésité à escalader un grillage pour passer outre l’interdiction qu’il lui avait été donnée de pénétrer dans le centre médical. De retour au paddock il s’était chargé de donner de ses nouvelles à la presse brésilienne. Pauliste de naissance lui aussi il avait débuté sa carrière en F1 l’année précédente. Ayrton l’avait pris sous son aile et des liens d’amitiés commençaient à se tisser entre les deux hommes. Ainsi l’hiver dernier ils avaient passé un séjour ensemble à Disneyland au Japon.

Et puis samedi, le pire est survenu. Un pilote a perdu la vie dans l’exercice de son métier. La plupart des jeunes loups du plateau n’imaginaient plus qu’ils bravaient la mort en abaissant la visière de leur casque, les derniers accidents mortels remontant à plusieurs années. Mais Senna n’avait pas oublié lui. Elio de Angelis qui fût son équipier durant ses années Lotus s’était tué au volant de sa Brabham sur le circuit Paul Ricard en 1986. C’était dans le cadre d’une séance d’essais privés ce qui a forcément minimisé l’impact de l’événement à l’époque.

Mais les plus anciens se souviennent toujours du sourire charmeur de ce riche, jeune et talentueux Italien qui avait choisi la course automobile par passion alors qu’il aurait pu mener une existence dorée en se contentant de profiter de la fortune familiale.

Après l’accident Ayrton s’était un peu senti coupable. Quelques heures auparavant, alors qu’il roulait à petite vitesse sur le circuit provençal il avait constaté la faible présence de personnels de secours contrairement au dispositif qui existe habituellement en course. Puis rattrapé par son programme d’essais, il avait oublié de remonter l’information. Avec des secouristes plus nombreux et surtout mieux équipés, la vie du jeune Italien aurait probablement pu être sauvée. Vêtus de simples tenues civiles légères, ils n’avaient pu s’approcher de l’épave de la Brabham en feu pour sortir à temps le pilote accidenté de cet enfer.

Perdu dans ses pensées, Ayrton Senna revient à la réalité lorsque Sid Watkins, le célèbre médecin de la F1, vient taper à la vitre de la voiture arrivée devant le centre médical. En entrant dans le petit local assez vétuste il ne peut s’empêcher de penser que décidemment la sécurité des pilotes n’est pas assez considérée par les organisateurs de la F1.

Après quelques examens, le médecin, rassuré, suggère tout de même de le conduire vers l’hôpital de Bologne par simple précaution. Mais le champion, qui se sent désormais physiquement très bien refuse et se dirige vers le garage de son équipe. Habituellement très assidu pour débriefer après une course, il n’a qu’une hâte ; rentrer au plus vite dans sa résidence portugaise qu’il occupe durant la saison européenne du championnat. En traversant la forêt de micros qui se tendent vers lui dans le paddock il ne répond à aucune des questions que les journalistes tentent de lui poser. Son frère Leonardo qui le suit sur tous les Grands Prix refuse de le laisser conduire après un pareil choc et prend le volant de la voiture de location mise à sa disposition.

Les deux hommes quittent l’enceinte du circuit d’Imola alors que la course n’est même pas terminée. Durant le trajet qui les mène vers l’aérodrome de Forli, Ayrton Senna ne décroche quasiment pas un mot. Tout juste se borne-t-il à répéter à son frère d’aller plus vite. Sur le tarmac il remercie Leonardo et prend congé de lui. Ce dernier ne se souvient pas avoir déjà vu Ayrton dans cet état. Owen O’Mahoney, le pilote de son biréacteur immatriculé N 125 AS l’attend pour décoller en direction de la province de l’Algarve.

Il est très exactement 18 h 40 à sa montre lorsqu’il pénètre dans sa luxueuse villa de Quinta do Lago. Adriane Galisteu, sa jeune compagne, se jette à son cou en le voyant entrer. Elle a assisté en direct à la télévision à son effroyable crash et a eu très peur. Sa joie de le retrouver en un seul morceau n’en est que plus intense, d’autant plus que leurs emplois du temps respectifs les ont éloignés l’un de l’autre depuis plus d’un mois. Ayrton lui explique qu’il est fatigué et souhaite rester seul. Adriane n’insiste pas. Elle sait qu’il a été très perturbé par la disparition de Ratzenberger et son propre accident n’a certainement pas amélioré son moral.

Machinalement il allume la télévision pour briser le silence qui envahit son salon. C’est l’heure des émissions sportives du dimanche soir. Sur l’écran il découvre Michael Schumacher hilare sur le podium avec Nicola Larini et Mika Häkkinen à ses côtés. L’Allemand a décroché sa troisième victoire consécutive et dispose de 30 points d’avance sur lui au championnat. Comme étranger à ce qu’il voit il se sert un verre et s’affale sur son canapé. Totalement vidé, il finit par s’assoupir.

La nuit est complètement tombée sur Quinta do Lago lorsqu’il se réveille brutalement le front trempé de sueur et le cœur palpitant. Dans cet affreux cauchemar qui a interrompu son sommeil il se voit au volant de la Williams foncer droit dans le mur de Tamburello sans être capable de corriger sa trajectoire. Après avoir repris ses esprits, lui reviennent en mémoire les déclarations de Nelson Piquet quelques années après sa grosse sortie de piste  survenue au même endroit que lui en 1987. Son sommeil avait été longtemps perturbé alors que son compatriote affirmait être un gros dormeur avant cet évènement .

Il se revoit également en compagnie de son ami Gerhard Berger sur les lieux mêmes du crash. C’était en 1990, un an après l’accident de l’Autrichien toujours au même endroit. Sa Ferrari avait perdu son aileron avant et avait foncé droit dans le mur. Le réservoir rempli de carburant avait explosé sous l’effet du choc avant de s’enflammer. Berger avait miraculeusement eu la vie sauve grâce à l’intervention rapide des sauveteurs. Devenus équipiers chez McLaren ils étaient revenus dans Tamburello pour tenter d’améliorer la sécurité de cette courbe. Mais la configuration des lieux empêchait toute modification. Ils s’étaient alors quittés un peu résignés en se disant qu’un jour quelqu’un finirait par se tuer contre ce satané mur en béton.

A suivre…

3 réflexions sur « Et si le 1er mai 1994 n’avait jamais eu lieu… »

  1. Super ! Très original et captivent ! Prévoyez-vous de le publier un jour ou de le mettre en ligne ? Je serais très intéressée !

    Continuez comme ça !

    J'aime

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